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Le mérou et les tritons tordus

Nadine Sabourin

Nous sommes en Mer rouge. Partis du port d’Hurgada, nous naviguons vers le sud, en direction des îles Brothers. En fin d’après-midi, le bateau fait halte le long d’un petit récif. Les marins accrochent le bout au cormor. Nous allons faire une plongée de nuit, sur une petite épave peu profonde dans la zone des 12 m. C’est le mois d’avril et la mer Rouge est assez fraîche, c'est-à-dire vers 22 à 24°C. Ce soir, la mer est particulièrement calme. La mise à l’eau se fait à la lumière des phares du bateau alimentés par le groupe électrogène qui résonne dans cette nuit douce et silencieuse.

Plongée. Nous arrivons rapidement sur le petit fond corallien et je suis surprise par sa richesse bien que je sois habituée à plonger dans ces eaux tropicales. Plusieurs poissons perroquets dorment et restent immobiles malgré nos phares puissants. Nous évitons de les éclairer directement et trop près pour ne pas les faire fuir. De nombreux oursins diadèmes (Diadema setosum) sont en promenade. Gare à nous ! Leurs épines très cassantes lorsqu’elles se fichent sous la peau, laissent un souvenir quelque peu cuisant. Un autre oursin ou coussin de belle-mère (Asthenosoma marisrubri ) nous annonce par ses couleurs vives qu’il ne faut pas toucher. Belles étoiles de mer venimeuses, gros nudibranche, rascasses volantes. Ne touchons pas, observons…C’est alors que mon binôme me fait signe en agitant sa lampe ; un gros mérou (Plectropomus pessuliferus) est immobile dans une grotte.

Nous avons tout loisir de l’observer mais à cette heure là, ne devrait-il pas être en chasse ? Plusieurs filaments sortent de sa peau comme des vers mais au bout, surprise ! Ce sont des coquillages, des tritons tordus (Colubraria tortuosa) qui se régalent…

Il y en a quatre, un vrai banquet ! Leur coquille est caractéristique : spire déformée, d’aspect tordu et mesurant 3 à 5 cm de couleur brun clair à brun foncé. Le proboscis, ou trompe, leur sert à se nourrir. Il doit bien mesurer 15 cm. Pendant que nous l’observons, le mérou reste immobile alors que d’autres poissons de la même espèce auraient, d’un coup de queue, pris la fuite.

Les Colubraria sont des gastéropodes qui vivent dans les eaux peu profondes tropicales et subtropicales dans les zones détritiques sur le substrat corallien.

La famille des Colubrariidés a développé des techniques de chasse particulières.

Dans ce genre Colubraria, découvert  en 1817 par Schumacher, l’osphradium, organe olfactif, détecte la salinité de l’eau mais aussi la présence de nourriture dans l’eau. Il est bien développé et peut atteindre une longueur double de celle de la coquille soit 10 à 15 cm. Plusieurs espèces sont prédatrices de certains poissons. Les Colubraria sentant la présence de leur proie allongent leur proboscis, l'insère dans un orifice déjà existant comme les branchies, la bouche ou l’anus et aspirent son sang. Certaines observations montrent qu’il s’insère aussi parfois sous les écailles.

Les Colubraria sont les vampires de la barrière de corail.

Le nom de Colubraria vient probablement de « couleuvre » car le proboscis lorsqu’il est dévaginé ne rappelle-t-il pas un petit serpent ?

Les Colubraria sont souvent rencontrés la nuit auprès des poissons qui dorment. Elles peuvent parasiter des poissons chirurgiens (Acanthurus pyroferus, Naso lituratus), des poissons perroquets, des mérous (Cephalopholis argus), des balistes (Balistoides viridescens) ou encore des poissons scorpions (Scorpaenopsis diabolus). Cependant, ils ont aussi été observés le jour se nourrissant sur un poisson gros yeux (Priacanthus sp.), sur un poisson pierre (Synancea verrucosa) et sur un requin nourrice.

Surprenant mais véridique, le poisson victime de Colubraria ne se défend pas.

Afin de se nourrir, la Colubraria endort le poisson, ce qui implique souvent la sécrétion de produits chimiques. Ces substances s'attaquent au système nerveux de la victime et le rendent impuissant pendant l'alimentation du Mollusque. Celui-ci fabrique aussi un anti-coagulants qui, en empêchant la coagulation du sang, lui permet de se nourrir pendant une longue période du sang de sa victime. Les Colubraria ne se nourrissent pas uniquement la nuit mais aussi longtemps que leur victime reste « droguée » par les substances chimiques injectées.

Les espèces les plus souvent observées sont Colubraria muricata et C. tortuosa.

               

 

Colubraria muricata                                  Colubraria tortuosa

Références :

B. SALVAT et C. RIVES, Coquillages de Polynésie, Les Editions du Pacifique, 1975, 550p

M. OLIVERO et M. VITTORIA MODICA Relationships of the haematophagous marine snail Colubraria (Rachiglossa: Colubrariidae), within the neogastropod phylogenetic framework, Zoological Journal of the Linnean Society 2009, vol 58, p. 779-800.

http://www.underwaterkwaj.com/shell/shells.htm

 

 

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